
Crédit : Rachid Guerraoui
L’informaticien Rachid Guerraoui, né au Maroc, a commencé des études supérieures en France au milieu des années 1980 sans jamais avoir vu d’ordinateur. Il est ensuite devenu un pionnier dans la conception de centres de données modernes. Aujourd’hui, il est professeur à la Faculté des sciences de l’informatique et de la communication de l’EPFL, l’École polytechnique fédérale de Lausanne, et directeur de son Laboratoire d’informatique distribuée.
En 2024, Guerraoui a remporté le prix Dahl-Nygaard pour ses recherches sur l’orientation objet, un paradigme de programmation basé sur le concept d’objets contenant des données et exécutant des actions. En juin 2025, il recevra le premier prix Luiz André Barroso de l’Association for Computing Machinery (ACM). Ce prix récompense les progressions fondamentales réalisées par des chercheurs en informatique issus de communautés historiquement sous-représentées, ainsi que le rôle qu’ils ont joué dans le développement de ce domaine dans leur pays.
Il accueille de jeunes chercheurs à l’EPFL dans le cadre de son programme « Excellence in Africa« et est l’une des forces motrices ainsi que l’actuel président du conseil consultatif du Collège d’informatique de l’Université Mohammed 6 (UM6P) au Maroc, qui attend ses premiers diplômés d’ici 2026.
Votre amour pour les mathématiques vous a-t-il poussé vers l’informatique ?
Oui, tout à fait. Après le lycée au Maroc, mon oncle, ingénieur, m’a proposé de mettre en pratique mes connaissances en mathématiques dans le domaine de l’informatique afin d’améliorer les potentialités de ma carrière. Le seul problème, c’est que, contrairement à mes camarades de classe en France, je n’avais jamais vu d’ordinateur.
Mais vous vous êtes vite rattrapés ?
En 1989, j’ai obtenu une maîtrise en informatique d’ingénieurs et la science d’informatique, puis un doctorat en 1992 à l’Université d’Orsay. J’ai poursuivi mes recherches aux HP Labs et au MIT avant de rejoindre l’EPFL en 1999. J’ai utilisé mes compétences mathématiques pour écrire des algorithmes, qui sont essentiellement les mathématiques derrière l’informatique, pour effectuer des travaux théoriques et pratiques sur l’informatique distribuée fiable - un domaine de l’informatique dans lequel un problème de calcul est divisé en plusieurs tâches, chacune étant résolue par un ou plusieurs ordinateurs qui communiquent et se coordonnent les uns avec les autres sur un réseau pour atteindre un objectif commun. Les réseaux de distribution sont utilisés dans les architectures à l’échelle de l’internet, les crypto-monnaies modernes et l’informatique de ‘cloud’. Je reste persuadé qu’il faut aimer les mathématiques si l’on veut exceller dans l’informatique.
Une formation solide en mathématiques et en informatique est-elle encore importante à l’ère du codage généré par l’IA ?
On parle sans cesse des progrès de l’IA, en oubliant qu’il s’agit fondamentalement d’informatique. Et les mathématiques sont au cœur de cette science. Je pense que si les enfants sont exposés aux ordinateurs lorsqu’ils sont trop jeunes, ils pourraient devenir trop paresseux pour apprendre les complexités qui se cachent derrière. À l’EPFL, par exemple, les étudiants de première année étudient les algorithmes sans toucher un ordinateur, afin de les encourager à vraiment comprendre ce qui se passe derrière les LLM, ChatGTP ou Bitcoin. S’ils ne comprennent pas les principes mathématiques, les interfaces les dérouteront et ils ne seront pas en mesure de critiquer les programmes. J’apprécie le soutien continu de l’ACM aux conférences théoriques de base, car l’informatique est d’abord une question de théorie et de principes, et ensuite d’applications et de technologies.
Comment les occasions dans le domaine de l’informatique ont-elles évolué depuis que vous êtes étudiant ?
Je dis souvent à mes étudiants que la révolution numérique ou informatique est beaucoup moins coûteuse que la révolution industrielle, qui nécessitait du pétrole, du fer, etc. Lorsque j’ai fait mes études, les ordinateurs étaient extrêmement chers et n’étaient accessibles qu’à un petit nombre. Aujourd’hui, tout le monde dispose d’un petit ordinateur dans son téléphone portable. N’importe qui peut désormais faire de l’informatique, créer des applications et faire progresser le domaine s’il y met de la matière grise. Des centres de big data existent dans des pays africains comme l’Afrique du Sud, le Maroc et l’Égypte. Le manque d’infrastructures n’est plus une excuse. Le défi reste cependant d’éduquer et d’intéresser les jeunes à une carrière dans l’informatique.
Vous avez lancé la conférence annuelle Netys au Maroc pour permettre aux chercheurs africains en informatique qui ont du mal à se rendre à l’étranger pour des raisons de visa et de financement de communiquer avec les experts internationaux. Que pensez-vous des restrictions en matière de visas ?
C’est humiliant et dégradant. Essayer de placer les étudiants dans des stages à travers le monde est souvent un cauchemar. Ils reçoivent des placements et des invitations après avoir passé avec succès des entretiens en ligne, mais doivent ensuite se battre pour obtenir des visas. Certains ne peuvent jamais élargir leurs horizons. J’espère qu’à l’avenir, il y aura suffisamment de grandes entreprises en Afrique qui accepteront de les accueillir, ce qui facilitera les déplacements.
Décrivez votre rêve pour l’informatique en Afrique.
Il y aura des Silicon Valleys au Maroc, au Nigeria et dans d’autres pays africains avec de nombreuses occasions pour une nouvelle génération qui sera heureuse et fière d’y travailler et d’y créer ses entreprises - sans ressentir le besoin de se délocaliser ou de voyager ailleurs pour étudier et travailler. Dans le domaine de l’éducation, nous devrions nous efforcer de créer davantage d’universités telles que l’UM6P qui offrent le même niveau d’éducation que les institutions de la Ivy League telles que le MIT et Stanford. Ces universités devraient former des étudiants de haut niveau qui méritent le même salaire qu’un étudiant du MIT, et non une soi-disant « intelligence artificielle africaine » ou une « éducation africaine ». C’est simple : il y a une bonne et une mauvaise éducation, de bonnes et de mauvaises mathématiques. Tous les enfants devraient recevoir le même niveau d’éducation, car tous les enfants ont le même cerveau.