Caption : Défiguration des jambes (éléphantiasis) due à une maladie tropicale négligée, la filariose lymphatique.Crédit : Fracisca Mutapi

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Dans les communautés où l’eau potable est rare et les soins de santé hors de portée, les maladies évitables continuent de se développer. Les maladies tropicales négligées (MTN) constituent une urgence sanitaire de longue date qui touche plus de 1,6 milliard de personnes dans le monde dont 40% du fardeau est en Afrique seulement. Les MTN telles que la schistosomiase, la leishmaniose et le trachome restent des maladies de la pauvreté, qui se développent en l’absence d’eau propre, d’assainissement et de services de santé accessibles.

L’Union africaine (UA) a mis en place le Cadre continental pour l’élimination et le contrôle des MTN afin d’intégrer les stratégies relatives aux MTN, de coordonner les efforts et de mobiliser les ressources sur l’ensemble du continent. Ce cadre a été adopté par les états membres en 2022 et met l’accent sur les approches intégrées, l’engagement communautaire et le renforcement de la collaboration entre les parties prenantes. Quelques publications récentes ont appelé à « mettre fin à la négligence » de ces maladies par le financement des programmes de lutte contre les MTN au niveau national. Cet appel est à nouveau urgent en raison d’un changement dans l’architecture financière mondiale qui a toujours soutenu les programmes africains de lutte contre les MTN.

Inversion des progrès

Les réductions de l’aide américaine à l’étranger, qui font suite à l’arrêt anticipé du programme ASCEND du Royaume-Uni en 2021, sont plus que des ajustements budgétaires. Il s’agit d’une sonnette d’alarme. Sans un pivot décisif vers le financement intérieur, l’Afrique risque d’annuler des décennies de progrès durement acquis dans la lutte contre les MTN.

Notre récente analyse, portant sur 55 états membres et commandée par l’Union africaine, révèle que 28 états membres de l’UA ont déclaré avoir des programmes fonctionnels de lutte contre les MTN, dix pays seulement (36%) recevant un financement de la part des autorités locales. Parmi eux, la Tunisie est le seul pays dont le programme de lutte contre les MTN est entièrement financé par des ressources nationales. La plupart des pays (six) consacrent moins de 10% des fonds nationaux à la lutte contre les MTN. Les 18 pays restants (64%) dépendent fortement des donateurs extérieurs.

Les réductions de financement ont déjà entraîné des licenciements de personnel et la suspension des campagnes de distribution de médicaments, ce qui a eu un impact sur plus de 142 millions de personnes dans 26 pays. Les médicaments risquent maintenant d’expirer dans les entrepôts et les projets d’hygiène (WASHeau, d’assainissement et d’), dont beaucoup étaient soutenus1 par l’USAID, risquent de terminer.

Conformément aux directions de l’OMS sur les MTN troisième pilier ce moment est également l’occasion pour les pays africains de reprendre en main leurs programmes de lutte contre les MTN, afin d’assurer indéfiniment l’appropriation et la direction des programmes de lutte contre les MTN par les pays concernés.

Le financement national comme test de la volonté politique

La dépendance à l’égard des donateurs est depuis longtemps une arme à double tranchant. Tout en catalysant l’action, elle engendre aussi la vulnérabilité. Lorsque les priorités des donateurs changent, souvent de manière imprévisible, les pays qui ne disposent pas d’une marge de manœuvre interne se démènent. La feuille de route 2025 de l’UA pour 2030 et au-delà, adoptée cette année, en tient compte. Elle considère la santé non pas comme une œuvre de charité, mais comme un pilier du développement continental, de la sécurité sanitaire et de la résilience économique. Le financement national de la lutte contre les MTN par la Tunisie démontre que lorsque la volonté politique est présente, qu’il existe une marge de manœuvre budgétaire et que les MTN sont considérées comme une priorité, une lutte durable est à portée de main.

Pourquoi les enjeux augmentent

Le changement climatique, l’urbanisation et les conflits remodèlent l’épidémiologie des MTN, entraînant l’apparition de nouvelles épidémies et l’extension de l’aire de répartition des maladies. Au Maroc, par exemple, la leishmaniose cutanée2, déjà répandue, a atteint 43% dans certaines régions, sous l’effet de changements écologiques et sociopolitiques.

Cela souligne le fait que le fardeau des MTN n‘est pas seulement médical, mais aussi social, économique et générationnel. Ce fardeau compromet la fréquentation scolaire, réduit la productivité, aggrave la stigmatisation, provoque des handicaps et affecte de manière disproportionnée les femmes et les enfants.

Étant données ces crises aggravées, il est encore plus impératif que les pays africains intègrent les MTN dans les systèmes de santé nationaux, plutôt que de les isoler comme des anomalies financées par les donateurs. Les modèles de financement intégrés, qui relient les budgets consacrés aux MTN à l’éducation, à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène, ainsi qu’aux soins de santé primaires, permettent de mieux profiter des fonds limités tout en renforçant la résilience du système.

Le financement national ne signifie pas que les gouvernements doivent faire cavalier seul. Des mécanismes innovants apparaissent. Les partenariats public-privé (PPP), les initiatives de responsabilité sociale des entreprises (RSE) et les investissements dans la production locale peuvent tous réduire les coûts et améliorer l’accès. La reconnaissance des champions des MTN aux niveaux national et communautaire peut également accroître la visibilité politique de ces maladies et inciter à en faire une priorité budgétaire. Des outils tels que le tableau de bord continental ALMA peuvent contribuer à l’adaptation des programmes en suivant les tendances de financement et l’impact des programmes, en responsabilisant les gouvernements et en encourageant les progrès.

La transformation la plus importante est peut-être d’ordre conceptuel. Le financement des MTN ne doit pas être considéré comme un fardeau, mais comme un investissement3 dans le capital humain, dans le niveau d’éducation et dans la productivité économique. Chaque dollar dépensé pour prévenir la schistosomiase ou la filariose lymphatique se traduit par des heures d’école récupérées, des moyens de subsistance protégés et des systèmes de santé déchargés. Ce recadrage s’aligne sur la vision de l’Agenda 2063 d’un continent plus sain et autonome. Le contrôle et l’élimination des MTN ne doivent pas être une note de bas de page dans l’histoire du développement de l’Afrique. Il s’agit d’un chapitre essentiel.

Les scientifiques, les gestionnaires de programmes et les responsables politiques africains font plus avec moins, en se faisant les champions de solutions adaptées au contexte local et d’approches axées sur la communauté. En mai 2025, 56 pays, pour la plupart africains, avaient éliminé au moins une MTN dans le monde, dont le Togo (quatre MTN) et le Bénin, au Ghana (trois MTN). Lors d’un événement parallèle organisé par l’UA en marge de la 78e Assemblée mondiale de la santé, le 21 mai 2025, six des neuf pays d’endémie ont signé un protocole d’accord historique pour éliminer la leishmaniose viscérale et ont approuvé un appel à l’action pour promouvoir la collaboration transfrontalière et accélérer les progrès vers les objectifs d’élimination fixés pour les MTN. Pour y parvenir, il faudra un financement soutenu et dédié, passant de la dépendance vis-à-vis des donateurs à une appropriation nationale proactive soutenue par des partenariats et non par le favoritisme.