Patients à la clinique Linda à Livingstone, province méridionale de Zambie.Crédit : Artur Francisco

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Au début de l’année 2025, le gouvernement américain a annoncé le gel de tous les nouveaux financements d’aide étrangère et une réduction significative des allocations d’aide existantes, y compris pour les initiatives mondiales essentielles en matière de santé. Cette décision, associée à l’incertitude persistante entourant la reconduction du Plan présidentiel américain d’aide d’urgence à la lutte contre le SIDA (PEPFAR), a provoqué une onde de choc dans les systèmes de santé mondiaux, en particulier dans les pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI) qui dépendent fortement de ce soutien pour maintenir leurs programmes de prévention, de traitement et de soins du VIH. Le PEPFAR est depuis longtemps la pierre angulaire de la riposte mondiale au VIH. On lui attribue le mérite d’avoir sauvé 25 millions de vies grâce à des investissements de 100 milliards de dollars depuis sa création en 2003, transformant des épidémies autrefois dévastatrices en défis de santé publique gérables.

Dans le monde, 39,9 millions de personnes sont séropositives, dont 1,4 million d’enfants, et 86% d’entre eux vivent en Afrique subsaharienne. Sur les 630 000 personnes qui ont perdu la vie en 2023 à cause du SIDA, environ 76 000 sont des enfants de moins de 14 ans, selon le rapport 2024 de l’ONUSIDA. Les enfants sont touchés de manière disproportionnée par les lacunes en matière de diagnostic, de prévention et de prise en charge du VIH.1 Par exemple, alors que seulement 66% de la population pédiatrique séropositive connaît son statut, dans la population adulte, ce chiffre est à 91% chez les femmes et à 83% chez les hommes.

Bien qu’il y ait eu des innovations importantes dans le traitement pédiatrique du VIH, ces progrès n’ont pas encore permis de modifier de manière démonstrative la courbe de couverture du traitement. Selon les rapports de l’UNICEF, les inégalités structurelles et les défaillances systémiques continuent de laisser les enfants de côté, en particulier ceux issus de groupes stigmatisés ou marginalisés, notamment les enfants de mères adolescentes, les enfants de populations clés et ceux qui ne vivent pas avec leur famille biologique.

Les progrès lents réalisés pour combler les lacunes en matière de traitement pédiatrique sont désormais confrontés à une menace encore plus grande, car les coupes budgétaires, l’instabilité de la chaîne d’approvisionnement et le recul des systèmes de santé communautaires risquent de réduire à néant les acquis obtenus de haute lutte. La récente suspension et réduction de l’aide étrangère américaine a entraîné des conséquences immédiates et potentiellement catastrophiques pour les programmes pédiatriques de lutte contre le VIH à l’échelle mondiale. Bien qu’une dérogation ait été accordée pour permettre la poursuite du soutien aux programmes de traitement antirétroviral vitaux, cette exception ne protège pas entièrement les services pédiatriques des conséquences plus larges de l’instabilité du financement. Les soins pédiatriques liés au VIH ne se limitent pas à la seule fourniture de traitements antirétroviraux ; ils dépendent d’un réseau complet de diagnostics, d’actions communautaires, de soutien nutritionnel et de systèmes de suivi, dont beaucoup sont directement touchés par les retards de financement et l’incertitude programmatique. L’érosion de la confiance entre les partenaires de mise en œuvre, les retards dans les achats et la réduction du personnel et des initiatives de sensibilisation menacent de réduire à néant les progrès durement acquis en matière de prévention et de traitement du VIH chez les enfants, en particulier dans les pays fortement touchés.

Selon des estimations préliminaires, chaque jour où le gel des financements se poursuit, plus de 220 000 personnes, dont plus de 7 000 enfants, sont privées de traitements antirétroviraux et de services de soutien essentiels1. Des études de modélisation ont estimé que le retrait de ces financements pourrait entraîner une augmentation considérable des infections pédiatriques par le VIH et de la mortalité liée au SIDA. Sans le soutien continu du PEPFAR, on prévoit d’ici 2030 un million de cas supplémentaires d’infections pédiatriques par le VIH, 500 000 décès d’enfants liés au SIDA et 2,8 millions d’orphelins liés au SIDA dans le monde. Une projection distincte de la Fondation pour la recherche sur le SIDA, qui se concentre sur 26 pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI), a estimé qu’un scénario impliquant le retrait complet du soutien du PEPFAR pourrait entraîner 586 900 infections pédiatriques par le VIH nouvelles et 106 300 décès d’enfants entre 2025 et 2030, soit près du triple du fardeau prévu dans un scénario où le soutien serait maintenu.

Des perturbations opérationnelles se font déjà sentir sur le terrain. Une enquête rapide menée auprès de 153 partenaires de mise en œuvre du PEPFAR dans 27 pays a révélé que près de la moitié des organisations interrogées avaient complètement suspendu les services de prévention de la transmission mère-enfant (PTME), tandis que 32% ont déclaré avoir réduit leurs activités2. Ces premières perturbations compromettent les voies de prestation de services essentiels, notamment le dépistage prénatal du VIH, le commencement du traitement antirétroviral pour les femmes enceintes, le dépistage des nourrissons et le maintien des soins postnatals, qui sont tous fondamentaux pour prévenir la transmission verticale.

Pour éviter cette tragédie évitable, une réponse mondiale concertée et immédiate soit primordiale afin de rétablir les mécanismes de financement perturbés et de repenser fondamentalement la manière dont les programmes pédiatriques de lutte contre le VIH sont conçus, intégrés et maintenus. La vie de centaines de milliers d’enfants dépend d’une action immédiate, stratégique et coordonnée de la part des décideurs politiques mondiaux, des gouvernements nationaux, des donateurs et des partenaires de mise en œuvre.

Si les contributions des donateurs, en particulier celles des États-Unis, ont joué un rôle déterminant dans l’élargissement de l’accès au traitement et à la prévention, cette dépendance a également créé une grande fragilité au sein des systèmes de santé nationaux. Cela nécessite une approche à plusieurs volets impliquant un engagement diplomatique, des actions de plaidoyer et la mobilisation rapide de ressources financières alternatives.

Comme le souligne la note conceptuelle de l’Africa CDC d’avril 2025, intitulée « Africa’s Health Financing in a New Era » (Le financement de la santé en Afrique à l’ère nouvelle), le moment est également propice pour repenser les modèles de financement de la santé conformément aux visions africaines en matière de durabilité et de souveraineté. Les gouvernements des pays à revenu faible et intermédiaire et les organisations internationales doivent s’engager de manière proactive auprès des pays donateurs afin d’exposer les conséquences dévastatrices de ces coupes budgétaires en s’appuyant sur des données et des témoignages personnels.

Au-delà du soutien des donateurs, nous appelons les gouvernements nationaux à augmenter le financement national de la lutte contre le VIH, en particulier pour les services pédiatriques. Ces engagements doivent être intégrés dans les stratégies nationales de lutte contre le VIH et se refléter dans les allocations budgétaires afin de réduire la dépendance à l’égard des flux de dons volatils. Il s’agit là d’un impératif de santé publique.

Parallèlement, les organisations internationales, les groupes de la société civile et les défenseurs doivent amplifier l’urgence de la situation, en s’appuyant sur des données et des témoignages personnels pour catalyser la volonté publique et politique. Des mécanismes de financement innovants, notamment des partenariats public-privé, des contributions philanthropiques et l’exploration de voies de financement multilatérales au-delà des donateurs traditionnels, doivent être explorés et activés de toute urgence afin de combler le déficit de financement croissant.

Il faut donner la priorité à l’accès équitable aux outils avancés de diagnostic et de traitement du VIH pédiatrique, surtout dans les zones reculées et mal desservies. Il est essentiel d’accélérer les autorisations réglementaires au niveau national, de soutenir les chaînes d’approvisionnement nationales et d’investir dans la création de la demande au moyen de programmes communautaires afin de garantir que les progrès technologiques profitent aux enfants qui en ont le plus besoin.

La communauté internationale doit accorder une plus grande importance au VIH pédiatrique dans l’agenda politique. Malgré son impact dévastateur, le VIH pédiatrique continue de ne pas recevoir suffisamment d’attention dans les débats et les forums politiques mondiaux sur la santé. Le VIH pédiatrique ne doit plus être traité comme une question secondaire, car il représente un défi de premier plan qui déterminera en fin de compte le succès ou l’échec de la riposte mondiale au VIH.

Pour éviter un recul dans la lutte contre le VIH pédiatrique, il ne faut rien moins qu’un engagement collectif renouvelé en faveur de la science, d’une action coordonnée et d’investissements soutenus. Cette période de crise doit être saisie comme une occasion de combler les lacunes de longue date, de réformer les systèmes défaillants et de construire un avenir plus résilient et plus équitable pour les enfants touchés par le VIH. Le coût de l’inaction est tout simplement trop élevé. Chaque jour de retard se traduit par des infections évitables, des diagnostics manqués et des jeunes vies perdues.